Jean Asselborn: diplomatie et cyclisme, une école de vie

Jean Asselborn
Jean Asselborn, Ministre des Affaires Etrangères du Luxembourg

En route pour Bruxelles, Jean Asselborn se prête volontiers à nos questions. Il est en pleine préparation de son Tour de France annuel, le périple en vélo, que le Ministre luxembourgeois des Affaires étrangères effectue chaque année à bicyclette. Cette année le départ est prévu à Schengen début août.  

Il s’agira de rejoindre la mer Méditerranée en vélo, seul la plupart du temps, en 15 jours y compris l’ascension du Mont Ventoux (1912m) Jean Asselborn égrène les étapes: Nancy, Epinal…. Mâcon, Lyon… jusqu’à Orange. Là il prendra vers l’Est jusqu’à Sault, au pied du Mont Ventoux. Il aura déjà parcouru 950 km.

-Que symbolise le Mont Ventoux pour vous? Pourquoi ce rituel?

Ce n’est pas seulement le Mont Ventoux (1), c’est faire le Mont Ventoux avec déjà le trajet à partir du Luxembourg dans les jambes.

Le Tour de France est évidemment la référence pour Jean Asselborn, qui associe l’ascension du Mont Ventoux à la voix du journaliste sportif Jean-Paul Brouchon rapportant sur les ondes de Radio France la mort du coureur cycliste britannique Tom Simpson à 2 km du sommet. Ce fut le 13 juillet 1967, mort d’épuisement, un épisode tragique du Tour de France. A l’époque le ravitaillement en cours de route n’était pas permis, le risque d’autant plus élevé de la déshydratation, note Jean Asselborn qui ajoute les conditions de l’époque, le béton rainuré, les routes dégoulinant de goudron. La montagne fut la spécialité de Charly Gaul, cycliste luxembourgeois, l’Ange de la Montagne, un des rares Luxembourgeois dont parlait la presse internationale, ajoute Jean Asselborn.

En soi, le Géant de Provence, comme on appelle le Mont Ventoux n’est pas une escalade particulièrement difficile, mais c’est l’arrivée au pied du Mont Ventoux qui crée un effet d’appel: la montagne que l’on voit de loin, dominant le paysage en solitaire, l’impression qu’elle est toujours recouverte d’une couche de neige à cause de son sommet déboisé, paysage lunaire au nom évocateur de case déserte.

On monte, le paysage est époustouflant, on serre les dents sur les derniers 6 km, dit Jean Asselborn, et puis on redescend, on atterrit sur terre à nouveau. La route continue vers la côte, car il faut avoir vu la Mer, souligne Jean Asselborn, qui évoque le caractère exceptionnel des vacances à la mer du temps de son enfance. On ne va pas s’y attarder cependant, ajoute-t-il, juste voir et c’est bien ainsi, comme juste passer le col du Mont Ventoux….Le vélo n’est pas sans dangers, mais au moins on ne se fait pas transporter en train, voiture ou en avion, il y a l’aventure, les imprévus. On est seul, loin de la routine.

Une telle entreprise ne va pas sans préparation physique et mentale, est-ce pour vous le moyen de forcer un équilibre entre engagement politique et discipline personnelle tout au long de l’année?

Certainement, 1.200 km avec en plus une ascension demandent une préparation. Jean Asselborn pratique le vélo tous les jours. Il a effectué plus de 7500 km depuis le 1er janvier avec en moyenne 10 000 -12000 km par année. Il sort par tous temps ou presque. L’équipement permet cela aujourd’hui. Il n’y a que la neige et les inondations qui soient un véritable empêchement. Jean Asselborn se dit soulagé de voir la décrue des eaux qui ont dévasté les régions voisines allemandes et belges et dont a souffert également le Luxembourg. Cela lui rappelle 2002, le chancelier Schroeder, faisant campagne pour un deuxième mandat, chaussé d’une paire de bottes… et il eut gain de cause, ajoute l’homme politique.

Quand et comment le cyclisme est-il entré dans votre vie?

1994, dit Jean Asselborn sans hésiter, l’année où Jacques Santer fut nommé Président de la Commission européenne, une année électorale au Luxembourg, des meetings incessants, dans des négociations de coalition incessantes. On était toujours assis, remarque Jean Asselborn, alors j’ai pensé au vélo et je m’en fus au village voisin, chez Filbig acheter mon premier vélo, une sorte de mountainbike, bref une sorte de grand vélo pour enfants, dit-il, sans doute pour décrire l’aspect inédit de son vélo. Le vélo a toujours été présent dans sa vie. La tradition du Mont Ventoux s’est installé grâce à un ami, Nic Olinger; pendant 15 ans ils ont fait ensemble le parcours, Nic s’occupait de la réservation des auberges et de l’élaboration du trajet, les familles suivaient en voiture. Des amis venaient les rejoindre en bout de parcours à la plage.

Vous êtes un sportif de haut niveau sans avoir passé par le circuit des épreuves sportives, le jugement des autres ne semble pas compter dans votre relation au vélo, qu’est-ce qui vous incite à faire ces efforts en solitaire? Comment définiriez-vous votre pratique du cyclisme?

Alors là, pas du tout. Jean Asselborn (72 ans) refuse catégoriquement de se faire appeler sportif de haut niveau. Rien à voir, il fait du vélo 240 jours par année facilement et ne serait-ce que 50km, une pratique sportive pleinement compatible avec son mandat de Ministre des Affaires étrangères mais cela n’a rien à voir avec la compétition, il n’a jamais pratiqué la compétition, ni même le combat contre soi-même. En revanche le vélo lui offre la possibilité de s’évader hors des contraintes de la routine, il faut ces moments d’évasion pour maîtriser la routine. Certes, son mandat de Ministre n’est pas un travail à horaires fixes, mais dit-il: toujours tu sais plus ou moins ce qui t’attend. Avec le vélo c’est différent, on part à l’aventure.

Par ailleurs 50 km à vélo par jour, c’est aussi 50 km garantis seul pour préparer à fond une interview, une intervention… pas de meilleure recette non plus contre le jet lag-Jean Asselborn est connu pour sauter en selle dès son arrivée à l’aéroport. Pour surmonter la fatigue, le mal de tête, il a choisi le vélo. Il lui est arrivé de s’endormir sur le vélo quelques secondes. Jean Asselborn mentionne les courses nocturnes, le Paris-Longwy qu’il a fait au moins 6 fois avec des amis: Quand pointe le jour, la fatigue se fait sentir brutalement, c’est un coup de marteau.

Qu’est-ce que vous avez appris sur vous-même en vous confrontant à vos limites? Y a-t-il un Jean Asselborn qui n’apparaît qu’à ces moments-là?

Je me rends compte de ma faiblesse. Ce ne sont pas que les courses de montagne qui t’apprennent tes limites. La pluie, le vent contraire, ce dernier le plus redoutable des ennemis, mettent au défi le cycliste. C’est dans ces moments que surgit la tentation de l’abandon: mais abandonner c’est le pire des choix.

Pourquoi?

Parce qu’avec l’abandon commence l’insatisfaction. Il faut savoir rencontrer l’imprévu.

Jean Asselborn rappelle qu’il a vécu cette tentation, quand étudiant en droit à l’université de Nancy et en même temps employé communal à Steinfort, il pensait ne plus y arriver. En dernière année de la maîtrise de droit, la tentation fut grande d’abandonner les études et de choisir le chemin de la facilité, mais c’est là qu’il a choisi de résister, de persévérer, sans doute une des clés pour saisir le personnage du Ministre luxembourgeois, doyen des Ministres européens des Affaires étrangères.

 (1) Roland Barthes, Mythologies, éditions du Seuil, 1957. Le Tour de France comme épopée:

L’étape qui subit la personnification la plus forte, c’est l’étape du mont Ventoux. Les grands cols, alpins ou pyrénéens, pour durs qu’ils soient, restent malgré tout des passages, ils sont sentis comme des objets à traverser ; le col est trou, il accède difficilement à la personne ; le Ventoux, lui, a la plénitude du mont, c’est un dieu du Mal, auquel il faut sacrifier. Véritable Moloch, despote des cyclistes, il ne pardonne jamais aux faibles, se fait payer un tribut injuste de souffrances. Physiquement, le Ventoux est affreux: chauve (atteint de séborrhée sèche, dit l’Equipe), il est l’esprit même du Sec; son climat absolu (il est bien plus une essence de climat qu’un espace géographique) en fait un terrain damné, un lieu d’épreuve pour le héros, quelque chose comme un enfer supérieur où le cycliste définira la vérité de son salut : il vaincra le dragon, soit avec l’aide d’un dieu (Gaul, ami de Phoebus), soit par pur prométhéisme, opposant à ce dieu du Mal, un démon encore plus dur (Bobet, Satan de la bicyclette). Le Tour dispose donc d’une véritable géographie homérique “.